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"On t'insulte et l'insulte retombe sur nous" (Ps 68)
Le Jour du Seigneur du dimanche 8 janvier 2012 a abordé assez longuement, à travers, notamment, les pièces de Castellucci et Rodrigo Garcia, objets de controverses vigoureuses lors de leurs représentations, un problème qui se pose de plus en plus : "Comment tolérer l'intolérance dans le domaine de l'art ?"
Golgota Picnic, de Rodrigo Garcia, s’ouvre sur une tirade du démon qui ressemble à une chanson de Jacques Brel. Le diable a visité la terre et se réjouit des dégâts monstrueux qu’il y a rencontrés : "Vous apprendre à faire mourrir de faim, à apporter davantage d’obscénités, à lancer des bombes…, c’est pas la peine, vous le faites très bien !... S’aimer les uns les autres n’a servi à rien. Moi je vous dis : "Fuyez-vous les uns les autres.'" (Dans le livre de Job, Satan est celui qui ne voit que le mal. Même le bien, il le dénonce comme pervers. Son nom est "l’Accusateur".) La pièce, déclamée en espagnol, offre au spectateur une traduction française sur écran. Difficile ainsi de suivre la mise en scène.
Avant de voir le spectacle de Rodrigo Garcia qui a suscité tant de polémiques, j’avais lu plusieurs de ses pièces. Je retrouvais ce qui me bouleversait tellement depuis plus de cinquante ans chez ceux qu’une déception absolue avait fracassés. Alcoolisme des parents, cruauté d’un professeur ou d’un employeur, injustices, violences produisaient un dégoût infini qui en a conduit plus d’un au suicide. D’autres inventaient un chemin de destruction contre l’univers entier. Dérision, insultes, sarcasmes, ironie, mépris… étaient leur quotidien.
Cela me semble être le cas de cet auteur argentin émigré en Espagne. Je pense au Caligula d’Albert Camus qui, après la mort de sa fiancée, jure de rivaliser en cruauté avec Dieu. Rodrigo Garcia se veut prophète par des chemins de provocation, d’humour grinçant, d’obscénité.
Jésus est nommé dans cette pièce, mais s’agit-il bien de Lui ?
Jésus vu par Renan, par Marx, par Reich, par Delteil, avait une certaine ressemblance avec le Jésus de l’Histoire. Celui de Rodrigo Garcia n’en a aucune. Il en est aux antipodes : "Il n’a jamais travaillé !" "Il s’est imposé de ne rien partager avec personne." "Il maudissait le monde." "Il devint pyromane …, meneur d’une poignée de fous pour faire la guerre contre tous… Il voulut la destruction de ceux qui ne pensaient pas comme lui… Il maudissait le monde tout seul dans son coin. C’était un démon… Il brandit la menace de la peste et des maladies en tout genre. Il possédait cette faculté presque divine de faire souffrir, de faire le mal… Il a fini sur la croix, châtiment qu’il méritait car tout tyran mérite un châtiment." Le public prend cette inversion à la rigolade tellement elle est exagérée. C’est comme si on lui racontait que Gandhi était adversaire de l’artisanat ou que Mandela militait en faveur de l’apartheid. Mais ne s’agit-il pas de ces jeux cruels où on se moque d’un enfant ou d’un vieillard jusqu’à se torde de rire devant son visage éploré ? J’ai souvent constaté que des êtres blessés étaient devenus blessants.
Le 5 septembre 1941, j’avais alors onze ans, une exposition qui se voulait culturelle fut présentée, au palais Berlitz : "Le Juif et la France". Un autre juif, le juif éternel, était aussi l’objet d’une parodie, décrit comme "immonde, usurier et esclavagiste". Plus de deux cent mille visiteurs avaient pu apprécier ce prétendu chef-d’œuvre artistique.
Comme c’est étrange d’entendre Rodrigo Garcia dans une interview récente dire très sérieusement : "J’ai revisité des passages de la Bible." Il ajoutait : "Toute doctrine est réprouvable parce qu’elle s’acharne à vouloir vous sauver." Mais ne cherche-t-il pas, précisément, lui, à nous endoctriner ?
Il reprend dans la plupart de ses pièces : "Extirper la haine de mon âme revient à baisser mon froc au milieu des fauves." Il ressasse encore et toujours les humiliations de son enfance et de sa jeunesse. "Tu t’es fait baiser" devient son leitmotiv. Seuls les mots trouvent grâce à ses yeux. "Le vécu n’existe pas, seuls existent les discours sur ce qu’on a vécu" (Cendres, p 407).
Le directeur du théâtre à Paris répétait aux manifestants : "Nous ne vous empêchons pas de croire, ne nous empêchez pas de penser !" Mais cette propagande anti-vie et anti-espoir est-elle encore de la pensée ? Ce directeur, qui a reçu des subventions pour son théâtre, affirmait : "Ceux qui critiquent cette pièce ne l’ont pas vue." Désirant témoigner, pouvais-je m’y soustraire ? Jésus n’est peut-être pas intouchable, mais il mérite le respect, comme chaque être humain. Se moque-t-on d’un homme mort par amour ?! Si le Christ a consenti à perdre la face, c’est pour nous rendre un visage.
Pendant des siècles, les chrétiens ont subi quotidiennement l’ironie de leurs semblables. À cause de la crucifixion, “scandale pour les juifs, folie pour les païens ” (1 Corinthiens 1.21), on a montré, au premier siècle, un âne crucifié avec la légende : "Le chrétien adore son Dieu."
Une poignée de personnages hurlent avec des voix suraigües les paroles "Mon Père, pourquoi m’as-Tu abandonné ?" dix fois assénées, sorties de leur contexte original du psaume triomphal qui leur donne leur sens véritable.
Le Jésus de Rodrigo Garcia reprend la parole : "Cloué sur la croix en haut du Golgotha, je suis à l’abri des tâches quotidiennes… Ici, sur la croix, on peut se laisser aller à la paresse. Disons que je suis juste à dix mètres à pied de la mort… Ça suffit pour comprendre qu’il faut être con pour tenir à ce monde. Je suis à dix mètres de quitter pour toujours l’injustice et la bêtise, l’hostilité et la laideur… La montagne de m… de la solitude est plus supportable que la montagne de m… des relations sociales… Argent, pourquoi m’as-tu abandonné ?… Et pour le faire taire, ils lui clouèrent les mains et les pieds."
Je passe sous silence une scène où Jésus glisse une liasse de billets dans la plaie de son côté puis une parodie du Saint-Suaire de Turin et j’en terminerai en évoquant un très long moment de la musique de Haydn jouée au piano. La salle est alors plongée dans un recueillement impressionnant. Peut-être est-ce pour cela que mon confrère Jacques Mérienne dit qu’il s’agit "d’une réflexion spirituelle d’une très grande profondeur". Les sept paroles du Christ en croix s’affichent sur l’écran mais elles sont en latin. Y a-t-il plus d’un spectateur sur dix qui puisse les traduire ? C’est dommage ! Est-ce voulu ? La prière "Pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font !" aurait été une si belle conclusion !
Certains me reprocheront d’avoir pris Rodrigo Garcia au sérieux, mais je l’entendrai longtemps s’expliquer : "Je m’amusais en enrageant et à présent je m’amuse en faisant enrager. Et si je ne peux ni m’amuser ni enrager, je meurs" (Golgota Picnic).
Des auteurs littéraires, des créateurs "artistiques" s'acharnent à notre époque contre le visage du Christ. Les dérange-t-il donc à ce point ? Plutôt que de crier au blasphème, chaque baptisé peut s'interroger sur son courage à témoigner de sa foi en Jésus, qui, nous dévoilent les Evangiles, offre jusqu’à son honneur et sa vie pour redonner à l’humanité ses lettres de noblesse, le goût et l’audace d’aimer.
Rodrigo Garcia nous tend là, bien malgré lui certes, une occasion providentielle de "quitter nos habits de tristesse" et de redonner au sel toute sa saveur. N’ayons pas peur de témoigner avec un enthousiasme toujours renouvelé de l’Amour infini de Dieu pour l’Homme !
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