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Chronique

Un apôtre de notre époque

Je repasse dans mon cœur plusieurs facettes de ce diamant qu’était le dominicain Philippe Maillard. Un diamant a toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. En voici quelques-unes.

Lorsque je rencontre Philippe, il a trente-deux ans, il est aumônier d’étudiants au centre Saint-Yves, à Paris. Il anime un camp de l’association qu’il a créée : « Chalets internationaux de Haute Montagne » (CIHM). Ma sœur Madeleine m’avait montré un tout petit tract qui invitait des jeunes à un séjour de réflexion dans les Alpes. Une belle photo de montagne se reflétant dans les eaux immobiles d’un petit lac accompagnait le texte suivant :
« Qu’est-ce que le christianisme ? Une morale ? Une philosophie ? Ou l’annonce d’un événement qui te concerne ? Viens avec nous dans l’amitié qui naît dans les camps de haute montagne et la vie simple menée en commun, au cours de veillées où nous approfondirons les lignes de force de notre vie, la foi, la sainteté, la prière dans le silence, l’effort et la beauté. Viens chercher avec nous à mieux connaître le Seigneur Jésus Christ, ressuscité, toujours vivant. »

Le regard de cet aumônier sur les êtres, sur la vie, sur les événements, est emprunt d’enthousiasme, d’émerveillement, de sérénité. J’admire la façon dont il utilise son immense culture. Tagore, Giono, Dostoïevski, Kafka, Sulivan, Maître Eckart et une dizaine d’autres de mes auteurs préférés sont cités au bon endroit, au bon moment. Je n’en reviens pas.

Je ne comprenais pas pourquoi certains l’accusaient de chercher à séduire. Le séducteur est quelqu’un qui ne croit pas assez en lui-même. Il a besoin d’être confirmé par un public. Pour moi, le père Maillard était un reflet du Christ comme l’éclat de la lune lui vient du soleil. Si j’avais été le réalisateur d’un film sur Jésus, c’est lui que j’aurais choisi pour l’interpréter. C’est bien la justesse et la profondeur de ses propos qui m’ont touché et non une captation de fondateur de secte. En quittant ce camp, je me disais : « Y a-t-il plus beau métier que celui de cet homme : rendre l’espoir ?!...»

Deux ans plus tard, je retourne à un de ses camps. Je n’ai que six jours de libre hélas, mais je retrouve le même Philippe, avec son art, pétri d’humour, de présenter au groupe les invités de passage. Ce prêtre n’a qu’un désir : « que Jésus grandisse et que le messager s’efface ». J’ai souvent interprété ses défauts de cette façon-là… Quel bonheur qu’il ne soit pas parfait !

Après avoir créé, en 1968, en Provence, le Centre international de la Sainte Baume, et dirigé pendant huit ans ce lieu de rencontres et d’ouverture spirituelle, le père Philippe Maillard partit s’installer dans un quartier populaire de Moulins, dans la banlieue de Lille. Au temps des Chalets internationaux, il parlait souvent des prêtres-ouvriers. Il rêvait de les rejoindre ! Une page de sa vie se tournait.

Les trente années qui suivirent furent marquées par son ministère d’aumônier à la prison de Loos-lès-Lille et au « 28, rue de Wattignies », auprès des paroissiens les plus démunis qu’il accueillait avec quatre autres frères dominicains.

J’ai suivi une retraite d’une semaine, qu’il prêchait dans la région. Il n’avait rien perdu de sa fougue, mais, désormais, sa priorité était unique : Jésus et ses préférés : les abandonnés, les meurtris, les oubliés… Chacun de ceux-là devenait, fusionnant avec le Christ, son seul amour. Où qu’il aille, il ne parlait plus que d’eux et du grand mystère de Dieu fait homme, de Dieu fait pauvre. Dieu et sa prédilection pour ceux dont on désespère. Dieu et les « impurs ». Jésus apporte ici un changement radical : « Là où je vis, je suis avec le Christ dans sa propre passion : sauver ce qui est perdu. » Au cours de cette retraite, il nous parla du mystère du mal : « Pourquoi certains aiment-ils le mal ? D’où viennent ces forces de mort qu’on ne contrôle pas. ? "Je ne fais pas le bien que j’aime et je fais le mal que je n’aime pas" (Rm 7, 15). Il faut agir pour contrecarrer ce mal. Au jugement dernier, on ne nous demandera pas ce que nous aurons dit, mais ce que nous aurons fait. Nous avons peur d’aimer car cela peut nous mener très loin. Un jour, suivre le Christ, cela sera forcément Le suivre sur la croix. »

Son charisme de prédicateur faisait merveille aux messes télévisées. Grâce aux cassettes vidéo, il m’arrivait de faire écouter certaines de ses homélies. J’aurais rêvé en avoir une trentaine ou davantage… Pour les rencontres en aumônerie, c’était un témoignage très fort. Entendre prêcher le père Maillard est un événement dont on ne se relève pas indemne. Je pense à ce moment où il fait parler Jésus sur les causes de l’infirmité d’un aveugle. Philippe eut alors une façon inimitable de dire dans la  jubilation : « Vous allez voir ce que peut devenir un homme quand on lui redonne le goût et des raisons de vivre !... » Et comment oublier son évocation de cette femme au désert de l’amour avec sa soif : « Au cœur même de ta quête amoureuse, c’est Dieu, sans le savoir, que tu cherchais. » Comment oublier ce cri au sujet de ses paroissiens de la prison : « Ils crèvent de solitude ! »

Un matin, je vis mon Philippe arriver tout souriant à la fin d’une messe télévisée où il devait faire l’homélie…Il prêcha… à la fin de la messe, comme si de rien n’était, déclarant le plus simplement du monde : « Je ne me souvenais plus  que l’heure changeait cette nuit… » Il semblait tellement heureux d’annoncer ce Christ qui l’avait saisi dès son entrée chez les dominicains à vingt-deux ans !...

Pourquoi avoir choisi les dominicains ? Là-dessus, sa réponse variait. Autrefois, il me semble qu’il parlait de la dimension contemplative et culturelle. Mais depuis qu’il avait pris ses quartiers dans la banlieue lilloise, il mettait l’accent sur le souci de saint Dominique de partager la vie des plus pauvres, des plus déshérités ! A mes yeux, Philippe rejoignait tous ces apôtres happés par la parole : « Ce que vous aurez fait aux plus petits d’entre les miens, c’est à Moi que vous l’aurez fait. » Nous en connaissons un bon nombre : Vincent de Paul, l’abbé Pierre, le père Christian, le père Joseph, sœur Emmanuelle, Guy Gilbert, le père Ceyrac, Frédy Kunz et tant d’autres…

Je restai en contact avec Philippe par correspondance. Je le retrouvai aux Forums de l’association Terre du Ciel ou chez Arnaud Desjardins ou au Festival des musiques sacrées de Fès… Il raffolait comme moi de ces temps de rencontre avec des chercheurs d’Absolu appartenant à toutes les traditions. Il avait beaucoup d’admiration pour les fondateurs de Terre du Ciel, Alain et Evelyne. J’aimais ces Eucharisties que nous célébrions ensemble sur une scène de théâtre devant trois à quatre cents personnes. La communion avec Jésus et entre nous était alors à son apogée.

L’Evangile aux voyous, qu’il publia chez DDB, est un trésor, qui n’est malheureusement pas encore assez connu.  Il n’y a pas d’amour perdu, unlivre d’interviews du père Maillard, dont j’avais soufflé l’idée à Jean-Pierre et Rachel Cartier (éd. Critérion, 1992), est un témoignage extrêmement précieux, lui aussi, sans oublier Le secret d’un visage ! (éd. Presses de la Renaissance, 2007.)

Philippe a retrouvé ce Père dont il nous parlait à Tignes, il y a soixante ans et qu’il évoquait avec mon ami Alain Noël, il y a six ans à peine, avec les mêmes mots : « Ce Père qui nous aime au point d’attendre avec une tendre impatience le retour de Son enfant. Tel est notre Dieu : un Père qui ne se fait pas à notre absence, qui nous attend, qui nous témoigne un incroyable amour dès le premier signe de conversion… Un Père toujours prêt à demander le meilleur mais aussi à pardonner le pire… un Père qui relève les morts que nous étions et les fait vivre… » (Le secret d’un visage, op. cit.

Il écrivait aussi : « Tout amour est une semence et toute semence tombe dans la terre et porte son fruit… La plupart du temps, tu ne vois pas les fruits que tu as semés. Cela te sera donné plus tard. C’est pourquoi tu ne peux pas évacuer la perspective d’une vie après notre vie terrestre. Il y aura un jour le temps des moissons. »

Tu es arrivé, Philippe ! Tu les revois maintenant dans une lumière plus belle encore tous ces êtres que tu as tirés du non-sens, de l’angoisse, de la peur… Je fus de ceux-là. C’est pourquoi je ne peux me rendre à la célébration de ton encièlement dans la superbe église où j’ai prié chaque jour pendant une année entière. C’est de ta faute ! Je pars animer une retraite pour y parler de ce Jésus Christ que tu m’as fait connaître.

Quel cadeau, vieux compagnon, ce fut d’être ton ami ! Un ami qui te doit sa foi et son sacerdoce ! Une amitié de soixante ans, quelle merveille !

Pour en savoir plus  sur Stan Rougier : www.stanrougier.com

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