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Depuis plus d’un demi-siècle je lis partout que le judéo-christianisme a empoisonné les sources du bonheur en inventant « l’univers morbide de la faute » (titre d’un livre du Dr Hesnard).
Victor Hugo a été victime du virus et l’a transmis.
Nous sommes nombreux à avoir appris par cœur un formidable poème (La conscience) où la beauté de la langue française éclate mais où Dieu est défiguré par une erreur de lecture du livre de la Genèse.
Que dit la Bible ? Caïn après son crime demande secours à Dieu et « Dieu mit un signe sur le front de Caïn afin que le premier venu ne le frappe pas ». Certes, le sang d’Abel a crié vers Dieu mais Dieu n’écrase pas Caïn de culpabilité. Il n’y a pas d’œil divin et il n’y a pas de tombe.
J’ai été élevé dans une atmosphère d’extrême culpabilisation. A douze ans, pour avoir révélé à une cousine du même âge que les enfants venaient au monde dans le ventre maternel et non dans les choux ou les roses, je fus considéré comme un être répugnant et bastonné en conséquence. La religion n’y était pour rien. Mais je me disais que les adultes étaient de bien étranges créatures. A l’époque personne ne songeait à réagir contre les dénicheurs de coupables. Au service militaire, ce fut pire. Si le lit n’était pas « au carré », le fusil graissé, les bottes cirées, les sanctions pleuvaient. Cela nous amusait. Si l’un de nous était puni de cachot nous nous y présentions tous.
La perplexité d’un La Rochefoucauld m’avait éclairé à ce propos : « Nous n’avouons de petits défauts que pour persuader que nous n’en avons pas de grands. » La conscience humaine est à géométrie variable.
Est-ce la religion chrétienne qui a ouvert la porte au puritanisme ? En quoi Jésus-Christ porterait-il une responsabilité à ce sujet ? Ce ne sont pas des parents chrétiens qui ont réclamé la prison pour Gabrielle Russier, cette professeur de philo amoureuse d’un élève de dix-neuf ans (1969).
Où voit-on dans l’Évangile le Christ jeter l’opprobre sur la femme aux cinq maris, ou la femme adultère, ou la ‘fille des rues’ qui le compromet gravement chez Simon le pharisien ? Mais je vois Jésus jeter sur une foule « un regard de colère, effaré de l’endurcissement de leur cœur ». On l’épiait pour voir s’il allait oser guérir le jour du Shabbat (Mc 3, 5). Une jeune fille de dix-huit ans que je réprimandais lors d’un camp de ski après l’avoir surprise flirtant avec un inconnu, m’a interrogée vivement : « Tu crois que c’est comme ça que Jésus s’est adressé à la femme adultère ? ».
Les sévères paroles de Jésus contre « ceux qui scandalisent un seul de ces petits » ont été parfois mal comprises. Il s’agissait de ceux qui enseignent un Dieu en qui on ne peut pas croire, tant il multiplierait les obligations. La gravité du comportement de ceux-là qui font désespérer de Dieu est telle que Jésus la souligne à la façon orientale : mieuxvaudrait être mort que de séparer un enfant de la tendresse de Dieu !
Si le recours aux livres de la Bible se perd ou si nous en ignorons les codes de lecture, alors notre boussole a perdu le nord et nos cartes sont fausses. Il existe sans doute une « voix de la conscience » mais elle a besoin d’être formée, car il y a tant de sons discordants.
Ceux qui nous culpabilisent le font dans l’intention d’exercer sur nous un pouvoir. Ils nous font perdre l’estime de nous-mêmes et nous mettent ainsi à leur merci. Les sociétés totalitaires ont atteint à ce sujet des sommets de perversion. Les responsables auraient été bienvenus d’éprouver quelques sentiments de culpabilité. Le plus souvent ils n’en éprouvent aucun. Un lavage de cerveau les a éloignés du réel. On l’a constaté encore récemment au Cambodge.
Quels sont les repères qui permettraient de distinguer le bien du mal ? Les propos de Jésus sont assez clairs lorsqu’il accuse les maîtres de son époque : « Vous filtrez le moustique et vous avalez le chameau » (Mt 23, 24).Vous êtes intransigeants pour les détails et indifférents pour l’essentiel. Ses priorités, Jésus les donne à cette occasion. Elles sont désignées par trois mots : Rahamim, Tsadaka, Emet. Tendresse maternelle, Justesse, Authenticité.
Ce n’est pas la société judéo-chrétienne qui est culpabilisante. Chercher des coupables est un réflexe propre à toutes les sociétés, même primitives, n’en déplaise à Rousseau. La Bible a inventé le pardon qui ne nie pas le mal mais le change en fumier pour faire éclore les roses. « Ne pleurez pas, disait Joseph à ses frères qui l’avaient si cruellement vendu comme esclave, ce que vous m’avez fait a été un mal pour un bien » (Gn 45, 5).
Pour en savoir plus sur Stan Rougier, visitez son site : www.stanrougier.com
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