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Témoin

Annick de Souzenelle : vers le noyau divin

Revenir à notre coeur, c'est rencontrer Dieu au plus intime de soi. D'où l'urgence de cultiver cette "terre intérieure". Un chemin de transformation proposé par Annick de Souzenelle, écrivain et conférencière engagée dans la tradition mystique orthodoxe.

Qu'appelle-t-on le "coeur" dans la tradition biblique ?
La Bible désigne par le mot "coeur" l'espace de la rencontre avec Dieu, cet espace intérieur que saint Augustin nomme "le plus intime à moi-même que moi-même". Dans ce contexte, le "coeur" renvoie ainsi au jardin d'Eden, le lieu originel d'amour nuptial entre Dieu et l'homme. Bien sûr, c'est de notre intériorité qu'il s'agit ici et non d'un endroit géographique. Or, en lisant le 3e chapitre de la Genèse, nous découvrons que l'homme s'y est emparé du "fruit de l'arbre de la connaissance". Il l'a reçu du Serpent, du Satan, (littéralement "l'Adversaire") c'est-à-dire de l'extérieur, au lieu de le mûrir en lui et de devenir à son tour "fruit" en pratiquant la voie divine. En conséquence, Dieu lui dit : "Tu mangeras ton pain à la sueur de tes narines. Jusqu'à ce que tu retournes vers la Adamah de laquelle tu t'es coupé" (3, 18-20). La Adamah signifie littéralement "la terre" et donc ici la "terre intérieure". Ce récit mythique décrit ainsi la situation de l'exil dans laquelle nous nous trouvons encore aujourd'hui : nous sommes détournés de nous-mêmes, renversés à l'extérieur de nous, car ignorants de notre intériorité et donc de notre noyau divin. Cette terre intérieure à cultiver est aussi l'autre côté de nous-mêmes : le féminin. Appelé isha en hébreu, il représente notre part non-consciente et transcendante, où Dieu imprime son image. Et toute notre aventure humaine va être de renouer avec cette image divine en nous par un "retournement".

Mais de quelle manière opérer cette conversion ? Autrement dit, comment revenir à notre coeur ?
Par la prière. Je pratique quant à moi la prière du coeur, chère à la tradition orthodoxe, à savoir la répétition intérieure et si possible permanente de la formule : "Seigneur Jésus Christ, fils de Dieu, aie pitié de moi, pécheur". Et prier, c'est essentiellement "faire la coupe", comme disait mon professeur de théologie, c'est-à-dire être "féminins", réceptifs vis-à-vis de Celui qui vient nous visiter. En d'autres termes, nous avons à nous rendre disponibles, à nous laisser creuser et épouser par Dieu dans la prière. Ce que le psalmiste confirme en ces termes : "Qu'est-ce que l'homme pour que tu te souviennes de lui ?" (ps 8). Or en hébreu le verbe "se souvenir" signifie aussi "être mâle". J'ai donc coutume de traduire ce verset par : "Qu'est-ce que l'homme pour que tu sois son mâle ?" En réalité, quand je me tourne vers Dieu, il vient vers moi, me pénètre et m'habite. La rencontre avec lui va donc bien au-delà d'une simple histoire de "souvenir" ! C'est pourquoi la prière du coeur occupe une place centrale dans ma vie. Je la récite le plus possible au quotidien : en allant me promener, en épluchant mes légumes... Et s'il m'arrive de l'oublier, celle-ci se rappelle parfois spontanément à mon esprit. Curieusement, elle me "prie" autant que je la prie. Ancrée dans mes profondeurs, elle est devenue ma respiration. Car elle me renvoie à la présence de Dieu en moi. A ce coeur divin, appelé querev dans la Bible - en hébreu, "les entrailles divines" -, présenté comme une matrice aimante et pleine de miséricorde.

La pratique de la prière s'accompagne-t-elle nécessairement d'un travail sur soi ?
Evidemment. Dans la tradition chrétienne, nous pouvons en la matière nous référer aux pères du désert. Par exemple à saint Macaire et Evagre le Pontique (IVe siècle), qui insistent sur nos mutations, sur les morts et résurrections à traverser en cette vie. Pourquoi ? Parce que le "coeur" est recouvert par les passions, ces énergies négatives qui nous minent, nous rongent et nous empêchent de vivre. Afin de les apprivoiser, les pères nous proposent de les travailler une à une : peur, colère, luxure, gourmandise, avarice, jalousie, vanité, tristesse... Or, savons-nous que ces péchés ou défauts peuvent être symbolisés par une énergie animale, tels l'orgueil par le lion, la possessivité ou la jalousie par le tigre, etc. ? Aussi, tout comme Adam nomme les animaux au chapitre 2 de la Genèse, nous pouvons en désigner une pour la saisir à bras le corps. Par exemple, avec l'aide de notre accompagnateur ou maître spirituel, nous identifions notre jalousie. Peu à peu, nous travaillons sur cette énergie et apprenons à aimer pour lui-même celui que nous jalousons, et ce jusqu'à lui rendre sa liberté... De fait, ce travail progressif sur l'inconscient, sur notre terre intérieure, est synonyme d'accomplissement. Ainsi la puissance de l'animal tigre, une fois transformée, devient-elle dans ma vie une force d'amour gratuit et non possessif. Voilà comment on peut transmuter petit à petit ses passions en lumière véritable. Parce qu'au départ, on a choisi de ne pas les négliger ! Tout comme Adam à qui Dieu a dit : ..."car tu es poussière et vers la poussière retourne-toi", nous sommes invités à nous réorienter vers le centre intérieur où germe la multiplicité des énergies potentielles qui sont en nous ; en hébreu, le mot "poussière" ne contient-il pas une promesse de fécondité ? Ce faisant, nous nous dégageons de l'emprise du Mal, du Satan qui, jusqu'ici, nous accablait. En effet, nous donnons prise à celui-ci tant que nous ignorons cette part inconsciente de nous-mêmes, ce côté encore sombre à faire venir au jour et à transformer.

Malheureusement, nous accordons trop souvent à la prière et à l'intériorité la portion congrue... Qu'est-ce qui peut nous aider à changer ?
Habituellement, nous donnons la priorité au monde extérieur, qui représente à nos yeux la seule vérité. De ce point de vue, l'humanité elle-même en est restée au stade animal, celui de non transformation des passions. Pendant longtemps, en effet, elle s'en est tenue aux seules catégories du Bien et du Mal, du permis et du défendu, puis elle les a toutes envoyé promener... sans aucunement les remplacer. C'est pourquoi nous vivons aujourd'hui dans une société tragique, inquiétante, sans repères. Or il est urgent que chacun de nous opère ce retournement vers l'essentiel, sinon l'humanité ira droit dans le mur. Actuel-lement, nous rejouons en quelque sorte ce qui s'est passé en Egypte pour les Hébreux, qui étaient en exil, loin de leur sol. Mais qu'est-ce qui peut donc nous inciter à faire ce retour vers notre Terre promise ? Je dirais : la prise de conscience de nos esclavages et de notre désir d'en sortir. Tandis que la majorité des chrétiens se focalisent seulement sur le Christ historique, nous devons retrouver tout autant le Christ intérieur, qui vit au coeur de notre coeur. En fait, il ne s'agit pas de l'imiter, mais de le mettre au monde. Nous devons aller vers notre véritable naissance, soit avancer sur un chemin de transformation et de Ressemblance avec Dieu. Hélas, dans le meilleur des cas, la plupart des chrétiens se contentent de faire le bien et d'éviter le mal, sans aller beaucoup plus loin ! C'est dommage...

Pour résumer, si nous revenons vers notre "coeur", en étant fidèles et assidus à une forme de prière et de travail sur soi, nous avançons vers notre Ressemblance divine ?
Oui. J'ajouterais que la prière est inséparable des sacrements et de l'amour à l'égard du prochain, fait de miséricorde et de rigueur... Je pense aussi qu'il est très important d'établir dans notre vie un rituel. Prendre chaque matin, par exemple, une demi-heure d'oraison ou de méditation silencieuse, ou encore de prière du coeur ou de chant des laudes. A tout moment, dans le métro ou en voiture, il est également possible de prier intérieurement de la façon qui nous convient. Sans oublier d'offrir sa journée de travail en arrivant au bureau. Vous savez, la prière est une force fantastique, capable de changer le cours des événements... parce qu'elle nous permet "d'accéder" à autrui, à nous-mêmes et à Dieu. Ainsi, lorsque dans notre milieu professionnel, nous avons affaire à des collègues ou un patron insupportable, elle nous aide à voir Dieu en autrui et à prendre du recul face aux situations difficiles. Un retournement vers notre terre intérieure qui nous permet de nous situer dans un juste rapport au monde. Il est bien évident que si nous nous précipitons à nos affaires, nous "tuons" l'instant, qui seul est porteur d'éternité. Si nous ne nous arrêtons pas un seul moment pour contempler, c'est l'éternité que nous "tuons" bel et bien. Au contraire, nous devons nous rendre attentifs, nous recueillir, ce qui revient à nous efforcer de "prier sans cesse" (saint Paul, 1 Th 5, 17). Car c'est Dieu également qui prie en nous. Et le plus beau, c'est que ce chemin de retournement vers notre "coeur" nous conduit à la joie. Le mot guil en hébreu ne désigne-t-il pas la joie et... l'âge ? A 85 ans, j'en suis moi-même remplie... Cette joie nous permet de quitter toutes nos peurs. Pour nous accomplir dans notre totalité.

Je me lève aujourd'hui

Je me lève aujourd'hui
par une force puissante.
l'invocation à la Trinité !
la croyance en la Trinité,
la confession de l'unité
du Créateur du monde.
Je me lève aujourd'hui
par la force de la naissance du Christ
et de son baptême,
par la force de sa crucifixion
et de sa mise au tombeau
par la force de sa résurrection
et de son ascension
par la force de sa venue
au jour du jugement.

Je me lève aujourd'hui
par la force de Dieu pour me guider (...)
Bouclier de Dieu pour me protéger,
armée de Dieu pour me sauver
des filets des démons,
des séductions des vices,
des inclinations de la nature,
de tous les hommes
qui me désirent du mal,
de loin et de près
dans la solitude et dans une multitude.


Saint Patrick

La prière que j'aime

"J'aime cette hymne de saint Patrick (Ve siècle). Il la chanta lorsque son ennemi, Loegeaire Mac Neil, roi d'Irlande, dressa toutes sortes d'embûches contre lui, pour l'empêcher d'aller annoncer l'Evangile. S'il s'agit ici de l'ennemi extérieur, nous sommes appelés au même travail face à "l'ennemi intérieur", en invoquant les puissances d'En-haut... Lire cette prière est ainsi une bonne manière de commencer ma journée, en recevant tout l'élan nécessaire."


Etrange parcours que celui d'Annick de Souzenelle. Née en 1922, cette étudiante en mathématiques, devenue infirmière à l'âge de 20 ans, quitte le catholicisme puis exerce comme psychothérapeute. Elle entre dans l'orthodoxie en 1958, y apprend la théologie et, parallèlement, l'hébreu auprès d'un spécialiste de la Kabbale, la tradition mystique juive. Nourrie également par la psychologie des profondeurs, elle publie son premier livre en 1973 : Le symbolisme du corps humain (Albin Michel) au succès retentissant. D'autres ouvrages suivront, dont récemment L'alliance oubliée, avec Frédéric Lenoir (même éditeur).

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