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Algérie, milieu des années 1990-début des années 2000. Souvenez-vous : dix-neuf prêtres, religieuses et religieux assassinés coup sur coup, dont les sept moines de Tibhirine. En 2001, Mgr Teissier, m’a demandé de venir renforcer l’Eglise locale. Non sans hésiter, j’ai accepté l’invitation de l’évêque émérite d’Alger. Après quelques mois passés à diverses tâches pastorales près d’Alger, on m’a proposé d’habiter et de travailler quatre jours par semaine au monastère de Tibhirine, situé à 100 km de la capitale, près de Médéa. Nouvelle réflexion de ma part. Ce qui m’a convaincu, c’est l’excellent souvenir que les moines ont laissé. Le Frère Luc particulièrement. Pendant 52 ans, il a soigné les gens, accueillant parfois jusqu’à 150 patients en une journée, quitte à travailler jusqu’à minuit !
C’est ce même esprit de fraternité et de service qui m’avait conquis lorsque j’avais rencontré les Petites sœurs de Jésus à Djibouti, pendant mon service militaire en 1969. Et que j’ai essayé de mettre en œuvre après mon ordination en 1980 pour la Mission de France (MdF). D’abord en Tanzanie, dans la brousse. Puis, après un court séjour intermédiaire en France, en Egypte où j’ai vécu, pendant huit ans, l’expérience décapante d’être le seul résident chrétien dans une oasis du sud.
Je m’inscris donc aujourd’hui dans le sillage des premiers religieux qui se sont installés à Tibhirine dès 1938. J’entretiens le domaine de 7 hectares. Deux fois par semaine, je fais le trajet depuis Alger. Sur la route qui conduit de Médéa au monastère, des gendarmes assurent ma sécurité, relayés sur place par des gardes communaux. Ce n’est pas simple à vivre. Pourtant je me sens libre intérieurement et me réjouis que les autochtones perçoivent ma présence comme une ouverture bénéfique pour eux. Au plan économique d’abord, car les légumes que je cultive avec l’aide de Youcef et Samir sont vendus au marché pour payer leurs salaires et permettre de nouveaux investissements. Avec les fruits du verger, les femmes préparent, elles, des confitures qu’elles revendent également. Par ailleurs, j’accueille tous ceux qui frappent à la porte. Les villageois, qui m’appellent affectueusement «Jean-Marie», sont sensibles au fait que je sois, moi aussi, un «homme de Dieu», comme ils disent. De fait, les gens ici rapportent tout à Dieu. Au risque d’être fatalistes. L’expression «mektoub !» («C’est écrit d’avance») est particulièrement prégnante dans ce secteur de l’Algérie de tradition maraboutique. Ses habitants ont une notion très forte du licite et de l’illicite. Toutes choses qui, bien sûr, freinent l’évolution sociale.
De tout cela et de bien d’autres choses, je parle assez librement. Cependant je n’oublie jamais que je suis «l’invité de la maison de l’islam». Aussi, par respect pour mes hôtes musulmans, je me garde bien de porter des jugements tranchés sur eux. A fortiori parce que je suis convaincu de la valeur intrinsèque de leur vie spirituelle. C’est bien le moins : si tel n’était pas le cas, comment pourrais-je espérer vivre un dialogue sincère avec eux ? Un dialogue de vie avant tout, via des rapports de bon voisinage et des services mutuels. Ainsi, grâce au tracteur du monastère, le seul et unique du village, je dépanne mes voisins, ne serait-ce qu’en transportant leurs marchandises ou en dégageant la route enneigée en hiver. Eux-mêmes me prêtent gracieusement main forte pendant les récoltes et la fenaison. Ces petits gestes font beaucoup pour créer un esprit de concorde. Non pas que le dialogue entre théologiens soit inutile. Mais force est de constater qu’il débouche vite sur des incompréhensions.
Ma prière ? Elle s’appuie d’abord sur la contemplation de la nature qui est superbe dans cette région de montagne. Le monastère lui-même est situé à l’intérieur d’une oasis de verdure, même quand l’été est torride. De quoi m’émerveiller et garder confiance dans la vie, toujours plus forte que la mort. Sans nier celle-ci et pour cause, car mes compagnons de travail et moi, nous évoquons souvent les trappistes disparus. Quant à l’appel du muezzin à la prière, qui retentit cinq fois par jour juste sous mes fenêtres, il résonne en moi comme une invitation à me tourner régulièrement vers le Christ. Comme me «convertit» la place accordée ici au pardon mutuel. Chez nous, il s’exprime surtout dans la liturgie, via le sacrement de réconciliation. En terre d’islam, il a une dimension tout à la fois sociale et religieuse. Spécialement pendant le ramadan, chacun devant obtenir la miséricorde de ceux qu’il a offensés et exprimer concrètement sa solidarité avec les pauvres. A cet égard, la générosité et la discrétion des nombreux musulmans qui déposent des dons à la fondation Caritas (Secours catholique) d’Alger ne me laissent pas non plus indifférent. Il va de soi que, tarissement des vocations ou pas, notre Eglise doit envoyer des pasteurs aux quatre coins du monde. Afin de continuer à être interpellée dans sa chair même par ceux qui prient et cherchent Dieu. Autrement que nous, certes. Mais avec une ferveur non moins grande.
Pour en savoir plus
Adresse de Jean-Marie Lassausse : Maison diocésaine, 22 chemin d’Hydra, 16030 El Biar, Alger.
Mail : jmlassausse@yahoo.fr
A Lire : Le Jardinier de Tibhirine. Un livre d’entretiens avec Christophe Henning (Bayard).
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